IA : Laurent Alexandre appelle à « casser la gueule de Bruxelles pour avancer »

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Qui ?
Laurent Alexandre, chef d'entreprise, chirurgien, et auteur de "La guerre des intelligences" et Marjolaine Grondin, fondatrice de la start-up Jam.

Quoi ?
Le compte-rendu de la rencontre d'ID Le Club du 28 novembre, sur le thème de l'intelligence artificielle, en partenariat avec Emakina, Hootsuite et TeamInside chez Spaces à Opéra.

Comment ?

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"L'intelligence est le moyen de prendre le pouvoir", c’est en tout cas la définition de Laurent Alexandre. Dans son dernier livre "La guerre des intelligences", il dénonce le tabou autour du quotient intellectuel. "Nous ne sommes pas tous égaux. Mais il faut être capable de dépasser ce tabou pour pouvoir évoluer sur le sujet de l'intelligence artificielle (IA)." Considérant que le sujet de l'IA a été confisqué par les techniciens, Laurent Alexandre veut le faire entrer dans le champ politique. "On a tous notre mot à dire et le droit de le dire. Il existe un danger d’apartheid intellectuel !"

Aujourd'hui, l'IA est loin des fantasmes que l'on forme autour de la technologie. Depuis 2012 et les progrès du "deep learning", la technologie progresse pour les IA verticales, capables d'intégrer des règles simples, standardisées et de faire mieux que nous, au jeu de Go par exemple. En revanche, elle est incapable de faire preuve de bon sens ou d'esprit critique. "Et sur la conscience artificielle, nous sommes au point mort. Il est peu probable de rencontrer une intelligence artificielle hostile - ou débonnaire - avant 2050, quoiqu'en dise Elon Musk." 

Le flou sur les progrès de l'IA est en partie lié à l'"IA-washing" de mise chez les start-up. Accoler "IA" à son pitch permet de multiplier sa valorisation par 5. En réalité, il n'y a qu'une dizaine de producteurs d'intelligence artificielle dans le monde : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft d'un côté et les géants chinois Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi.

Marjolaine Grondin, fondatrice de Jam, a d'ailleurs retiré la mention des éléments de présentation de sa start-up. "Jam est un magazine lifestyle avec lequel on peut discuter. L'IA n'est pas un argument marketing mais un pré-requis pour améliorer l'expérience relationnelle et le contenu" explique-t-elle. Son chatbot échange 4 millions de messages par semaine avec ses 250 000 abonnés, dans un processus 100% automatisé.

Avant le 26 janvier 2017, le système était moitié humain, moitié tech. Mais le rythme était intenable : "nous avions un message toutes les 10 secondes. Aujourd'hui, Jam reçoit 10 messages chaque seconde." Les réactions des utilisateurs varient : certains s'attendent à une expérience virtuelle ultime, comme celle du film Her, ou pensent que Jam a aspiré toutes les informations de leur profil Facebook et sait tout d'eux. D'autres sont surpris d’avoir à faire à une machine, même pour les requêtes les plus banales.

L’intelligence artificielle ou la révolution du travail 2.0

Même balbutiante, l'IA, et plus tard la robotique polyvalente, menacent les cols blancs peu formés à court et moyen terme. Les routiers et les comptables pourraient être les premiers à disparaître. "Je suis en colère, car les gamins en maternelle aujourd'hui seront encore sur le marché du travail en 2070, et on ne les prépare pas" explique Laurent Alexandre. Selon lui, le degré d'intelligence conceptuelle détermine la position sociale de chacun. A Singapour, où le QI est le plus élevé, les élèves ont le meilleur score au monde au test PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) et les salariés gagnent deux fois plus qu'en France. "D'où l’urgence de réformer le système éducatif. Les petits Français sont moins bons en maths que les vietnamiens, alors que le budget alloué à l'éducation est vingt fois supérieur."

La raison ? L'absence de recherche en pédagogie. Dans son ouvrage, il fustige l'école et sa lenteur à se moderniser. "On est dans la passion politique et la politisation de l'éducation."  C'est en s'ouvrant à d'autres profils que l'Education Nationale pourra sortir de sa posture figée. Mais aujourd'hui, il n'existe aucune cellule d'open innovation au Ministère. Face au picador et à ses lecteurs, le mammouth est resté de marbre "Ce sont les intellectuels, start-uppers, patrons, qui ont réagi et m'ont dit : 'tu es fou, si on égalise les capacités intellectuelles et que tout le monde a un QI de 160, qui taillera mes rosiers ?' La nouvelle lutte des classes est la lutte des intelligences. Les gens riches puissants et intelligents ne veulent pas partager avec la masse."

Chez les jeunes à qui Jam parle, Marjolaine Grondin détecte les prémices d'une nouvelle révolution bohème, initiée par "la révolte des premiers de la classe". Ceux qui ont fait les grandes écoles ne rêvent plus d'une carrière dans le conseil, mais d'ouvrir une fromagerie ou une micro-brasserie. "Le travail est le prolongement de soi, on y recherche du sens. L'important c'est de profiter de sa journée et d'apporter du bonheur au niveau local, c'est hyper concret."

L'Europe a la traîne 

En IA, en dessous du milliard d'utilisateurs et de dollars, point de salut. Pour entraîner une IA, il faut des milliards de données. "En France, on est handicapé par un accès difficile aux données, aux corpus textuels en Français pour entraîner l'IA" regrette la fondatrice de Jam. En 2016, la start-up a investi en R&D en embauchant des data scientists pour développer sa propre intelligence. Pour opter in fine pour des briques en open source et se rapprocher de Facebook, qui l'incube dans son Start-up Garage à Station F. "Cela nous laisse un travail assez noble, la finalité de la relation utilisateur". "L'IA s'achètera demain comme l'électricité aujourd'hui" prédit Laurent Alexandre. C'est déjà ce que font certains acteurs comme SAP.

Prise en sandwich entre l'Asie et les Etats-Unis, l'Europe ne manque pas de chercheurs et de talents, mais de plateformes et d'agrégateurs de données. "Or on ne fabrique pas une IA avec des mathématiciens mais avec des données. Même si on mettait 1 000 milliards de dollars sur la table aujourd'hui on ne fabriquerait pas un Facebook ou un Google européen."

"Casser la gueule de Bruxelles" 

La bataille est-elle pour autant perdue ? "Tout n'est pas foutu, mais il va falloir casser la gueule de Bruxelles pour avancer". La réglementation européenne est bienveillante envers les internautes, mais GDPR et ePrivacy donnent des avantages colossaux aux GAFAM et aux BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi). Pour collecter des données, une entreprise européenne doit indiquer a priori leur usage et tenir un registre de leur traitement. Or l'IA se développe à partir de bases de données gigantesques dont on ne découvre qu'a posteriori la valeur.

Le recueil du consentement est une formalité pour ces acteurs en contact quotidien avec les internautes,mais pas pour les autres. "L'Europe doit comprendre qu'on est dans une guerre technologique. On ne peut pas seulement penser aux consommateurs. C'est comme si en 1939 on fabriquait des machines à laver à la place des obus". Laurent Alexandre appelle à l'instauration à l'échelle européenne d'un terreau fertile, une boite de Petri pour faire croître les jeunes entreprises dans un cadre légal stable. "On n'aura pas des baobabs en un jour, mais l'Europe pourra prétendre d’ici une vingtaine d’années à une certaine souveraineté numérique."

Le cadre strict de l'Europe l'écarte donc des dernières avancées de l'intelligence artificielle : Facebook a déployé son nouvel outil de dépistage du suicide partout dans le monde, sauf sur le continent. La donnée sera bientôt à la base de tous les secteurs et les médecins du futur seront peut-être Amazon et Google. Ce dernier avance à pas de géant en lançant des études sur 300 000 patients aux Etats-Unis pendant qu'en France, un médecin fera ses recherches sur une cohorte de 72 patients. "L'Europe n'a pas le choix, l'IA va être la base de toutes les activités, même de la génétique ou de la biologie."

Le prochain virage à ne pas rater est celui de l'IA non-supervisée, aux alentours de 2030. Le moyen pour l'Europe de revenir dans la course ? "Pour ne pas rater cette nouvelle révolution, il faut grossir. Les Criteo, BlaBlaCar ou OVH, mille fois plus petits qu'un GAFA, ne suffiront pas."

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