Newsletter du Lundi
11/12/23

Paru dans la newsletter du

Twitter libéré, pas délivré…

Qui ?
Cyril Rimbaud, cofondateur de Curiouser, une société qui accompagne ses clients dans l’évolution des façons de travailler, de manager et d’innover en interne. Il est également enseignant au CELSA et illustrateur pour des jeux de rôles. Depuis un an, il prévoit les futurs possibles à partir des œuvres de Science-Fiction dans sa newsletter NovFut.

Quoi ?
Une tribune qui fait l'exégèse du  tweet d’Elon Musk, “the bird is freed”, et des réactions qu'a suscité le propos lapidaire du nouveau propriétaire de Twitter.

Comment ?
Le  tweet d’Elon Musk, “the bird is freed”,est l’un de ces moments où Internet change de visage. Une page est définitivement tournée, celle des gentils médias sociaux gratuits.Ce tweet de Musk a validé l’acquisition définitive du plus grand réseau d’information (et de désinformation) de l’occident par un multimilliardaire dont le moindre tweet change les cours boursiers de ses sociétés, et qui se proclame partisan absolutiste de la liberté de parole.

Que va devenir Twitter entre les mains de Musk ? Personne ne peut le dire avec certitude, même pas lui. Mais ce qui est beaucoup plus intéressant que de faire des pronostics au doigt levé, c’est de regarder ce qui se passe dans le thread même du tweet de Musk.

Car les catégories de réactions suite au tweet de Musk augurent finalement beaucoup plus de l’avenir du réseau que les prédictions des analystes financiers. Regardons  un peu plus en détail l’épopée graphique et idéologique des commentaires de ce tweet. Bienvenue sur Internet.

Les admirateurs sincères, les lèches-bottes et les piques assiettes
Phénomène courant quand un riche et/ou puissant s’exprime sur Internet : une flopée d’admirateurs plus ou moins sincères débarque alors, rivalisant d’inventivité pour prouver leur dévouement et admiration à leur idole. C’est le cas ici, où des  flopées de tweets admiratifs plus ou moins gênants, voir malsains vont débarquer, assurant leur admiration au maitre.

Encore plus gênants quand ils s’affichent en dessin.`

N’oublions pas aussi qu’être présent sur les trending topics est une stratégie classique pour faire grossir votre réseau Twitter. Les motivations des ces fans ne seraient donc pas si claires.

Les requêtes personnelles
La théorie des 6 degrés de séparation est tellement bien ancrée dans la tête des consommateurs de réseaux sociaux, que certains imaginent pouvoir parler naturellement à leur idole.Cela va jusqu’aux requêtes très personnelles comme ce tweet ci-dessous de la soi-disant première acheteuse de Tesla en Floride qui n’arrive pas à faire certifier son compte Twitter. “Hey Elon, je suis riche, tu me certifies sur twitter ?”. Trois jours plus tard, on apprend la nouvelle :  la certification va pouvoir effectivement s’acheter sur le réseau.
Les consultants gratuits 

Musk a de la chance. Des centaines de consultants plus ou moins expérimentés lui apportent leur conseil, gracieusement, pour construire sa feuille de route 2030.

Ceux qui cherchent un job
Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Alors sociétés, indépendants et même particuliers cherchent à se placer auprès du maître (en dépit du fat qu'il licencie 40 % des effectifs de sa nouvelle proie). C’est qu’il a déboursé 44 milliards de dollars pour la plateforme, il peut donc s’entourer des meilleurs.

Elon Musk le patron licencieur
Musk, à peine débarqué chez Twitter, apporte  un évier et pour faire de la place, vire quelques execs : le CEO Parag Agrawal, le CFO Ned Segal, le Policy Chief Officer, Vijaya Gadde, et d’autres). Ils devaient s’y attendre, mais il est intéressant de voir que le licenciement d’Agrawal est très rapidement devenu le symbole de la méchanceté de Musk.

Cette instrumentalisation des licenciements est à la fois subtile et efficace. Qui ne ressent pas un léger pincement de cœur pour ces pauvres salaires à 5 zéros honteusement licenciés par mail après avoir tout fait pour ne pas accueillir Musk dans leur société ?

Mais le diable est dans les détails, et petit à petit on voit poindre, dans les visuels du licenciement de Parag Agrawal, l’association avec Trump. Le but est plus clair : détruire définitivement l’image de Musk en l’associant avec l’ancien président banni de Twitter.

Le visuel le plus intéressant étant celui de Parag Agrawal, réduit à servir du McDo à Trump et Musk. Confusion du sens même du  visuel : Est-ce un tweet anti-Musk montrant une coalition avec Trump ? Est-ce un tweet pro-Trump montrant que son camp a gagné (avec une connotation raciste en passant) ? Les trolls arrivent.

Les défenseurs de la liberté de parole
Musk l’a dit : c’est un partisan de la liberté de parole. Une excuse idéale pour imposer la réouverture des comptes « shadowbanned » de Twitter. Ainsi les commentaires fourmillent de demandes plus ou moins injonctives ou remplies de pathos, de réouverture de comptes politiques, de comptes de scammers, d’activistes, de repris de justice, etc.

Les amis de DonaldTrump sur twitter (QAnon) en profitent évidemment pour investir ce tweet sur l’axe de la liberté de parole. Forcément, si Musk est cohérent avec lui-même, il ne peut que rouvrir le compte twitter de DonaldTrump et des autres bannis de tweeter.

Et il y a ceux qui s’inquiètent. “Ne réactivez pas le compte Twitter de Trump !.” Mais ils sont vite noyés par les trolls, plus nombreux et mieux armés.

Liberté VS libre expression
Car la question centrale des affrontements est celle de la liberté d’expression. D’un côté, les apôtres d’une liberté totale, plus ou moins intéressée.

De l’autre ceux qui craignent l’irruption massive des professionnels de la désinformation sur le réseau, même si, soyons honnête, il était déjà bien gangréné.

Ceci dit, dans ce combat de visuels de plus en plus choquant, les interprétations posent problème. Par exemple, l’un des visuels condamnant la liberté de parole, fait figurer le mème Pepe The Frog en habit nazi. Ce mème internet, détourné par les suprématistes et trumpistes vers 2015 a été labélisé comme symbole de haine par l’ADL (Anti Defamation League) en 2016. Aussi, utiliser ce visuel (signifiant mais interdit) pour dénoncer les risques de dérive du réseau est si grossier qu’on peut se demander si ce n’est pas une stratégie des pro pour ridiculiser les anti. Encore une fois, seule une analyse de l’historique de ces comptes anonymes permettrait de distinguer l’intention de l’auteur.
Et puis il y a ceux qui doutent intelligemment : “car la liberté de parole ne va pas sans conséquence”. Twitter n’est pas le lieu de la discussion dépassionnée, mais celui de la réaction à chaud. Aussi ces quelques voix resteront inaudibles dans le vacarme de la polémique.
La lulz sphere et les trolls

Evidemment tous ces commentaires, qu’ils soient sincères ou non, sont une manne pour la Lulz-Sphere, qui va rebondir sur ces matériaux pour les transformer en armes de trolling massif. On reconnait le savoir-faire et la technicité des trolls, capables d’imaginer rapidement des visuels catégoriques mais simples à comprendre, se voulant devenir des mèmes internet.

Et puis, de temps à autre, le commentaire atteint un état de grâce : un pur outil de non-information total où l’on ne sait plus quel avis est défendu. Car c’est la base du trolling : publier un contenu qui n’est qu’un instrument de polémique qui dit tout ou rien, qui ne contentera personne, impossible à raisonner de manière censée.

Tous les sujets se valent, comme celui de la cryptomonnaie Shuiba-Inu qui avait perdu 20% de sa valeur après un tweet de Musk.  Finalement, qu’importe le contenu tant qu’on rit (jaune) sur le réseau.

Les Growth Hackers
Héritiers des trolls, les Growth Hackers se jettent sur ce type de tweets comme des chiens affamés sur un os. Comme les trolls, leur but est de créer du contenu qui sera réutilisé, retweeté, commenté par des haineux, liké par des supporters. Ainsi, chaque tweet de Growth Hacker est un petit bijou de texte et de contenu visuel, ciselé pour créer un sub-tweet, un nouveau sujet à partir duquel les gens vont s’écharper.

Qu’ils adulent ou critiquent Elon Musk, qu’importe. Il suffit d’aller sur leurs profils pour découvrir moults hashtags (#crypto #financeinrealtime #bitcoin) définissant leur spécialité professionnelle (l’influence) et aussi la qualité de leur engagement (l’argent). Car pour eux, qu’importe l'opinion, l’important c’est de profiter de la vague et de s’imposer sur ce thread.

Un Twitter propre est-il possible?
Ainsi avec son tweet, Musk nous propose un florilège du pire de ce qu’on peut trouver sur Twitter : opportunisme, manipulation, désinformation, contenus illicites...

Il est en fait à l’image du réseau aujourd’hui qui tente désespérément de faire côtoyer la liberté d’expression avec le contrôle de l’information. Une impossibilité due
1/ à la taille inhumaine de ces réseaux, gérés par des machines et
2/ à l’impasse morale de la liberté d’expression qui ne peut être universelle, seulement subjective.

Alors on se plaint. En oubliant que nous ne sommes déjà pas capables de réguler une émission de TV en France (voir l’édifiant fil de Claire Sécail, chercheuse CNRS, sur les décisions de justice des émissions d’Hanouna).

Le tweet de Thierry Breton, Commissaire Européen, fait rire jaune : « In Europe, the bird will fly by our rules. #DSA ». h Une injonction ridicule à plusieurs niveaux. Vu les résultats avec la régulation des plateformes, il serait décent d’être un peu plus humble.  Le DSA (Digital Services Act)  va   réjouir les juristes, sans répondre à la problématique du contrôle VS de la liberté de l’information.

Renvoyer la responsabilité de trouver une solution aux dirigeants des plateformes, c’est s’exposer à ce qu’ils en trouvent une pire que le mal.
- D’un côté la liberté totale. La possibilité de s’inscrire anonymement (vérification légère) et raconter ce qu’on veut. La place au bruit de fond permanent. Avec peut-être l’intelligence de re-transformer Twitter en API pour capter de la valeur extrinsèque.  Et évidemment de gros algo de filtrage de l’info pour supprimer les tweets indésirables. Et quand un tweet passe tout de même, l’argument : « c’est pas moi, c’est la machine !» (beaucoup utilisé par Facebook).

- De l’autre,  le contrôle absolu. C’est à dire une authentification forte de tous les tweetos (téléphone, mail, carte bancaire, carte d’identité ?) voir une certification officielle. En cas de plainte pour un tweet, ce sera à la justice de retrouver les coupables (elle s’y prépare ). Plus de problème pour la plateforme.
Evidemment, la vérité sera entre ces deux extrêmes. Mais quand Musk envisage de transformer Twitter en l’application chinoise WeChat, il semblerait qu’il s’oriente plutôt vers la solution de l’identification forte des Twittos. Il ferait ainsi d’une pierre deux coups : forcer la certification sérieuse des utilisateurs va conduire ceux-ci à devenir responsables de leurs contenus et permettre de relier le profil Twitter à un compte bancaire

Et sinon, à propos de question de la vie privée ? Demandez aux Chinois ce qu’ils en pensent.

Cyril Rimbaud (sur twitter @cyroultwit  et sur Mastodon @Cyroul@mastodon.zaclys.com)

 

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