Newsletter du Lundi
17/01/22

Paru dans la newsletter du

T. Krim : « Gaia X montre que l’Allemagne n’a pas la même vision que nous »

Qui ?
Tariq Krim, entrepreneur français à l'origine de Netvibes, et qui lance Polite "plateforme de souveraineté numérique personnelle".

Quoi ?
Une interview de ce pionnier, à l'occasion du lancement de sa newsletter. un autre web est possible.Vous pouvez aussi l'entendre le 2 décembre au soir dans un débat sur la souveraineté numérique organisé par C. Morin Desailly (inscriptions ici)

Comment ? 
Pourquoi cette Newsletter, avec quelle réponse ?
Cela faisait longtemps que je voulais concentrer ma réflexion à l’écrit. En juillet, les annonces du cloud dit “de confiance” avec les GAFAM m’ont fortement troublé. J’ai alors écrit un petit e-book, Lettre à ceux qui veulent faire tourner la France sur l’ordinateur de quelqu’un d’autre, que j’ai envoyé au Président de la République ainsi qu’aux candidats à la présidentielle pour les sensibiliser à cette question. Plusieurs d’entre eux ont repris quelques idées.

Grâce à LinkedIn notamment, cet ebook a été téléchargé  100 000 fois. J’ai bien aimé écrire dans ce format e-book de 20/40 pages et pense renouveler l'expérience. Beaucoup de choses ne peuvent pas être dites en 280 caractères, hashtags compris, et je me suis rendu compte que la newsletter pouvait être un moyen plus efficace et plus personnel. C’est pour cela que j’ai lancé Un autre Web est possible (abonnement ici).

L’idée de chaque newsletter est d’explorer notre passé numérique, les enjeux présents et de se projeter dans le futur. 3 000 personnes se sont  inscrites. Je reçois régulièrement des messages des abonnés par e-mail, support auquel je dois me réacclimater car je l’avais quitté  il y a 6 ans. Comme quoi, la vie est faite de paradoxes !

Pourquoi le Health Data Hub cristallise-t-il toutes les questions de souveraineté aujourd’hui ?
La question des données de santé et de leur hébergement est devenue une question centrale avec la crise du covid. Être diabétique, en surpoids ou avoir de l’hypertension ne posait pas tant que ça de problèmes auparavant. Mais dans le monde post-covid c’est un facteur de comorbidité et donc un nouveau risque dans la vie de tous les jours (assurances, loyers, prêt immobilier, assurances santés...). La dissémination de ces informations de santé n’est plus pour chacun d’entre nous une question bénigne. Aux États-Unis, royaume de l’assurance privée, les non-vaccinés n’ont plus le même facteur de risque que les autres citoyens. Il est donc important d’avoir des garde-fous. Or, je pense que le gouvernement n’a pas pris la mesure de tout cela en décidant d’héberger les données de santé du Health Data Hub sur les services cloud de Microsoft.

Un petit nombre de jeunes hauts fonctionnaires arrivés sous Hollande et promus sous Macron à des postes stratégiques ont désormais pour mission de mettre en œuvre ce que l’on appelle “l’État plateforme”. C’est un concept inventé par l’éditeur et organisateur de conférence Tim O’Reilly en 2011 qui avait pour but de transformer l’État en service comparable à Google, en créant des API, ouvrant les données afin de permettre de créer de nouveaux services. Ce concept, qui a été un échec aux États-Unis, a été repris en France sans aucune nuance, au moment même  où l'on a découvert le caractère toxique des algorithmes et des plateformes.

Cette vision a d’ailleurs évolué vers une idée radicale d’un État qui ne communique que par des applications et des bases de données, sans fonctionnaires ni lieu physique pour recevoir le public car entièrement en ligne. Cette idéologie où les algorithmes d’État définissent notre vie et s’opposent à nos libertés individuelles est quelque chose qu’il faut combattre. De plus, à l’ère de l’État plateforme , le même Etat  n’est  pas capable de créer un site de vaccination pour tous les Français alors que, faut-il le rappeler, la vaccination est une mission régalienne.
Enfin, le covid nous a montré que l’on ne pouvait pas d’un côté, demander de l’aide à des plateformes qui, de l’autre côté, ont radicalisé le discours anti-science et empoisonné les politiques sanitaires du monde entier. Il y avait une ligne rouge de la souveraineté qui a été franchie par le HDH et par beaucoup d’autres...On parle maintenant de la Banque de France qui pourrait tourner sur le cloud d’un acteur étranger...

Qu’avez-vous pensé de la sortie de Scaleway de Gaia X et quels peuvent en être les effets ?
Je pense que sur les questions technologiques, l’Europe est perdue. Elle n’a pas ou plus de boussole morale et surtout, l'envie de s’émanciper numériquement. La souveraineté numérique est un concept français. GaiaX traduit le fait que l’Allemagne (qui finance le projet) n’a pas la même vision que la France. En même temps, l’Allemagne n'a pas d'opérateur de cloud, au contraire de    la France.

De Carrefour à l’État, en passant par Renault, la gafamisation semble  une fatalité. Non ?
Imaginons que je sois une boulangerie et que je décide de bazarder mon vieux four pour louer un super four américain pour y cuire mes baguettes. Au départ tout ira bien. Mais un jour, s’il y a un problème, je découvre que tous les réparateurs sont américains et ne peuvent pas venir en France pour réparer le four. Ils ont certes un très bon centre d’appels avec des interlocuteurs très aimables mais personne pour me venir en aide. Et puis, il revient avec la bonne pièce, mais manque de bol, à cause de la pénurie de matières premières et de puces, le fabricant américain m’annonce que la location de mon super four va doubler. J’aimerais bien trouver une solution locale, mais en fait j’ai organisé toute ma boulangerie autour de ce nouveau four, j’ai formé mes apprentis à cette nouvelle technique de cuisson et personne ne sait utiliser autre chose. Je n’ai pas le choix : je vais soit devoir vendre mes baguettes plus cher, soit mettre la clé sous la porte. Peut-être que le gouvernement actuel, au nom de la préservation du bon pain français, me donnera un prêt garanti par l'État pour continuer à opérer deux fois plus cher. Ou peut-être que je me poserai la question de savoir si finalement le progrès c’est si bien que cela, quand je ne maîtrise absolument rien.

 

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