Newsletter du Lundi
16/09/19

Paru le

Fake news : sommes-nous tous coupables ? 

Qui ?
Benoit Zante, rédacteur en chef de Petit Web.

Quoi ?
Une tribune pour faire le point sur les enjeux des "fake news" et les responsabilités de chacun, internautes, éditeurs, annonceurs, plateformes...

Pourquoi ?
La question des "fake news" agite le monde des médias depuis la campagne américaine de 2016, et l'actualité du sujet ne semble pas faiblir. En ce début d'année 2017, de premières pistes de solutions émergent : "Décodex" chez le Monde financé par le fonds Google pour la presse ; alliance de Google et Facebook avec des médias pour identifier les informations douteuses ; mise en place  de dispositifs de signalement sur Facebook et Twitter... mais ces solutions ne sont-elles pas de simples rustines ? Chacun - et pas uniquement les éditeurs de ces contenus - détient une partie du problème et donc de sa solution.

1/ Les internautes, responsables mais pas coupables

A l'heure des algorithmes de recommandation et du web social, les internautes sont les premiers vecteurs de la propagation d'informations fausses, en partageant des liens vers des contenus à la fiabilité douteuse, mais aussi, tout simplement, en cliquant sur ces liens. Mécaniquement, les posts aux informations trop belles pour être vraies ou les théories du complot se trouvent sur-valorisées par les algorithmes de Facebook ou Google, car ils suscitent  le clic.

Ce graph de Business Insider, analysant l'engagement suscité par quelques "fake news" pendant la campagne présidentielle américaine, est éloquent...

fake news facebook

A l'issue de la campagne présidentielle américaine, un auteur de "fake news", rencontré par le Washington Post expliquait : "les gens sont de plus en plus bêtes, ils ne font que partager des trucs. Personne ne vérifie plus rien." La question des "Fake News" serait donc avant tout une question d'éducation des internautes. L'initiative du "Décodex", du Monde oeuvre dans ce sens - même si sa logique de "blacklist" et "white list" se heurte à des limites.

 

Bêtes, les internautes,? Ou simplement piégés ?  Les éditeurs de "fake news" rivalisent d'ingéniosité pour crédibiliser leurs posts, comme l'a montré Ev Williams, co-fondateur de Twitter, désormais à la tête de Medium, en une capture d'écran : contrairement aux apparences, aucune de ces deux publicités diffusées sur Facebook n'a été payée par CNN ou ESPN, le réseau sportif de Disney.

fake news facebook ad

2/ La faute des algorithmes ou des plateformes en général ?

Les algorithmes,  qui favorisent les "fake news" suscitant davantage d'engagement ou de clics que les informations vérifiées, seraient donc les premiers coupables. En supprimant la curation humaine de ses "trending topics" aux Etats-Unis, à la suite d'accusations de partialité, Facebook s'est ainsi retrouvé submergé de "fake news" : c'est la thèse que défend l'un des ex-modérateurs de la plateforme.

Les défenseurs de "l'impartialité" des algorithmes préfèrent, eux, expliquer que ce sont justement des manipulations humaines - notamment des internautes payés pour cliquer - qui mettent les algorithmes en échec.

Concentrer l'attention sur les algorithmes de recommandation de contenus, sur Facebook, Google ou autres, a un avantage : il ne remet pas en question le rôle et la nature même de ces nouveaux diffuseurs. Derrière une "neutralité" technologique, ces plateformes devenues centrales dans la diffusion de l'information refusent d' être considérées comme des médias et d'assumer les responsabilités d'un éditeur. En décembre dernier, après des années de déni, Mark Zuckerberg a pourtant enfin reconnu, à demi-mot, que Facebook pouvait s'apparenter à un média, en expliquant : "nous sommes conscients que nous faisons beaucoup plus que de simplement distribuer [les informations]". Comment ce revirement se traduira-t-il ? A priori en donnant davantage la main aux internautes pour paramétrer les informations qu'ils reçoivent... Au risque de créer une "newsroom" mondiale, dirigée par des robots et une armée d'utilisateurs, comme le craint The Atlantic ?

Quid de Google, et de sa plateforme Google Actualité, mais aussi de ses applications mobiles "Play Kiosque" et "Google Now", qui reposent toutes deux sur la recommandation en "push", de contenus personnalisés ? En novembre 2014, nous nous étonnions de voir qu'à la requête "Marine Le Pen", apparaissait en tout premier résultat, devant le Figaro (et Closer), dans un encart "Dans l'actualité", un article... du Gorafi, sans mention aucune de son caractère parodique.

Gorafi-Google

En 2017, la situation a semble-t-il un peu évolué sur Google Actualités. Mais se pose à présent la question de la fiabilité des médias francophones pro-russes présents sur la plateforme, comme Sputnik ou RT en Français, qui figurent en bonne place dans les résultats de recherche. Sur ce sujet, Google vient de dévoiler un label, "vérification des faits",  laissé à l'initiative des éditeurs et teste en France "Crosscheck", un outil qui "permettra aux rédactions de collaborer pour "identifier et vérifier les contenus qui circulent en ligne, qu'il s'agisse de photos, de vidéos, de commentaires ou de sites d'actualités".

3/ Publicité, information, divertissement : le piège du contenu 

La présence du Gorafi au sein de Google Actualités pendant plusieurs années illustre aussi un autre phénomène qui contribue à l'essor des "fake news" et dont les médias en ligne sont responsables. En mélangeant allègrement divertissement, information et publi-rédactionnels (ou "native advertising") dans leur course folle aux clics et aux revenus, les sites d'information ont contribué à brouiller les frontières entre l'information fiable et le reste, mixant le tout sous le terme de "contenu". Un exemple parmi d'autres : tout récemment, sur le site "CuisineAZ", on pouvait ainsi trouver un lien renvoyant vers un article du (a priori sérieux) site automobile Turbo.fr, annonçant que Nicolas Sarkozy s'était offert une Ferrari à 1,3 millions d'euros... financée "par de prochaines conférences au Qatar et non pas par des surfacturations au parti". Problème : il s'agit d'un article du premier avril... 2015.

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Dans ce mouvement de brouillage des cartes, les médias ont été épaulés par les solutions de "découvertes de contenus" comme Taboola, Outbrain ou Ligatus, qui proposent des outils de recommandation d'articles et de liens. C'est ainsi que des articles du Monde peuvent se retrouver en bonne place sur le site... du Gorafi. La bataille de l'attention à laquelle se livrent médias et plateformes, encouragés par les acheteurs de publicité, est clairement en cause. Même le New York Times en est venu à faire son mea culpa : les rédacteurs de son dernier rapport interne expliquent ainsi que sur les 200 contenus publiés chaque jour sur son site, une grande partie manquait d'impact ou de différenciation.

"La junk food a son équivalent digital" et elle est plus dangereuse que McDonald's : c'est ce qu'expliquait Tristan Harris, ex-"Philosophe Produit" chez Google, lors du dernier Web Summit, à Lisbonne, appelant les éditeurs de services numériques à prendre leurs responsabilités.

Une leçon à méditer pour tous les acteurs de l'écosystème des médias.

Benoit Zante

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