Newsletter du Lundi
16/05/22

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La guerre, racontée par le président la plus grande cité de l’innovation de Kyiv

Qui ?
Dominique Piotet, Pdg de Unit City, en Ukraine.

Quoi ?
Une interview, quatre jours après le début de la guerre, d'un patron franco-américain d'une cité de l'innovation ukrainienne, en pleine guerre.

Comment ?
Unit City "fêtera" ses 5 ans en mai. Le projet : le plus grand parc d'innovation d'Europe, avec une école de tech, des écoles d'entrepreneuriat, de blockchain, de fintech, d'agrotech ; 8 programmes d'accélération ; 3 fonds d'investissement, un coworking avec 120 start-ups et des grands groupes, comme Dtech, la Compagnie d'électricité d'Ukraine, Snapchat, Bolt, des espaces résidentiels, un hôpital, une école... Et des infrastructures green. Situé proche du centre de Kiev, UNIT.City est construit sur un terrain de 25 hectares et accueillera 30 000 personnes sur 1 million de mètres carrés. Le franco américain Dominique Piotet, en est le président, brusquement plongé en pleine guerre. Nous l'avons interrogé.

Avez-vous vu venir la crise ?
C'est paradoxal. Je suis à la fois Français et Américain. Les Américains nous ont prévenu. L'ambassade américaine nous a demandé d'évacuer juste après Noël. Ma famille est alors partie aux USA. De leur côté, la France et l'Ukraine étaient très confiantes que rien n'allait arriver. L'Ambassade de France nous a demandé d'évacuer le samedi. La guerre a démarré le mercredi. Et le véritable ordre de départ a été donné le mardi en fin d'après-midi. Tous les collègues et mon patron, Vassil Keminski,  l'un des hommes les plus riches d'Ukraine, très bien informé, jusqu'au bout, nous ont dit que rien n'allait arriver. Vassil m'a dit "pars télétravailler  à Barcelone, et tu reviendras dans une semaine", Je suis donc parti le dimanche, pour une semaine de télé travail en Espagne, en laissant toutes mes affaires derrière moi. Nous avons vécu dans une sorte d'aveuglement.

Vous avez rencontré le président Zelinsky à plusieurs reprises. Quelle impression vous a-t-il donné ?
Il est petit et plein d'énergie. Il a cette voix rauque d'un gros fumeur. Il a des yeux d'une curiosité incroyable. Il a un véritable intérêt pour la tech, le ministre du digital est le numéro 3 du gouvernement en place depuis le début. Il est formidablement sympathique. Et, évidemment, ce qui est fou,  c'est que c'est  un acteur qui joue le rôle de la série qui l'a fait connaître.

Il figure dans les Pandora Papers…
C’est un mauvais sujet. Il a bien gagné sa vie avec son entreprise de communication et de production. Et probablement, comme tous les Ukrainiens qui ont un peu d'argent, il a pu en mettre à l'étranger. Souvent, ce n'est même pas pour des raisons de taxes, mais parce qu'il est impossible d'investir en Ukraine (pas de bourse, pas de marché...). Il serait très très étonnant qu'il ait été corrompu avant son mandat car il n'avait aucun pouvoir.

Que s'est-il passé ensuite ?
Mardi matin, nous avions une réunion d'équipe habituelle par zoom. Mercredi, à 4h30 du matin, l'attaque a commencé. Nous avons réfléchi très vite à ce dont les gens allaient avoir besoin. Ils ont besoin d'argent et de se mettre à l'abri. A 5 h 30 du matin, nous avons avancé la paie, pour qu'ils puissent retirer de l'argent. Nous leur avons dit d'aller faire des courses immédiatement. Et de nous dire où ils allaient. Certains ont décidé de se mettre à l'abri dans nos bureaux, on a des caves. Une partie est restée à Kiev, l'autre est partie à Lviv, à la frontière polonaise et certains ont décidé de quitter le pays.

Comment communiquez-vous avec vos équipes ?
Nous avons créé un groupe Telegram pour nos équipes de 150 personnes. Mais je me heurte à la difficulté de la langue, je fais beaucoup de Google translate.
Certains ne peuvent plus y rester, parce qu'ils entrent dans l'armée, et doivent se séparer de leur téléphone. Mon directeur marketing, mon patron, mon CFO ont pris les armes. D'autres ont franchi la frontière. Nous avons monté un groupe avec la French Tech Pologne. Un vrai réseau de solidarité s'est organisé. L'idée est de mettre en place un réseau pour héberger et potentiellement donner du travail aux réfugiés.

Comment vous figurez-vous vos prochaines semaines ?
Dans une espèce d'effroi. La seule chose importante est de m'assurer que mes équipes aient ce dont elles ont besoin. Et puis il faut savoir comment on va payer les gens. Mon CFO n'est plus là et je ne sais pas faire les virements. Les prochaines semaines, ca va être des actions très concrètes. Comme de promouvoir l'app de la ville de Kiev, pour l'aide humanitaire, de fédérer des réseaux. J'imagine que je vais me trouver dans une position de levée de fonds pour aider ce pays. Et après, je vais me trouver un nouveau travail ou monter une nouvelle boîte, un bureau, probablement aux Etats Unis. Je l'espère en lien avec l'Ukraine.

Comment voyez-vous la cyber guerre en cours ?
Les Russes et les Ukrainiens sont très actifs dans la cyber guerre, mais on se rend compte qu'on a surestimé les Russes, et sous estimé les Ukrainiens, qui dominent sur le front digital. Il faut regarder le compte du n°3 du gouvernement ukrainien, qui est le ministre en charge du digital, et qui est là depuis le début de ce gouvernement, en 2019. Son compte facebook ne parle que de hacking et de victoire. Le site de la Bourse russe a été hacké. Cette guerre, c'est David contre Goliath, mais les Russes ont beaucoup de mal. Il faut relire le livre sur l'éthique du hacker : les hackers blancs sont plus nombreux que les hackers noirs. Le gouvernement Ukrainien à créé l'IT Army, coordonnée par Telegram, et il se dit qu'il y a plus de 200 000 membres, du monde entier, qui l'ont rejoint. Dans le domaine de la narration,  l'Ukraine a aussi une créativité incroyable, que le monde entier découvre dans la façon dont ils racontent la guerre. Les designers, les réalisateurs ukrainiens sont très doués. Mon patron du marketing était incroyablement créatif. Aujourd'hui, il a pris les armes.

Et la guerre tout court ?
Ca fait trois ans que je travaille en Ukraine. Les Ukrainiens ont vécu des crises en permanence. Aujourd'hui, l'Europe se rend compte qu'elle n'a pas réglé tous les problèmes issus des deux dernières guerres. Il n'y a pas d'autre pays, sauf les Etats-Unis, où je vois les gens arborer leur drapeau sur leur maison. Quand nous avons édité le sweat-shirt d'Unit City, il y avait aussi le drapeau ukrainien. Dans notre programme d'accélération de start-up, Unitcity s'assurait que les sociétés gardent bien leur R&D en Ukraine, il y a un vrai souci de développer le pays.

 

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