Newsletter du Lundi
10/12/18

Paru le

Un axe Franco-Allemand pour contrer Google

Qui ? 
Laurent Alexandre, fondateur de Doctissimo et actuel PDG de DNAVision (en photo), Benoît Sillard, PDG du CCM Groupe Benchmark, Denis Olivennes, Président du directoire de Lagardère Active et Christoph Keese Vice-president executive d'Axel Springer.

Quoi ?
Un compte rendu haut en couleur de l'événement franco allemand qui se tenait le jeudi 15 mai 2014 à la Cité Universitaire, l'"Open Internet Project" qu'on aurait pu intituler "United Colors Against Google", vu par Dany del Harocha, producteur de "Café psy for french start up".

Comment ? 

Jeudi passé, c’était la fête au village des Gaulois. Les flonflons d’un grand raout franco-allemand, célébrant le dépôt d’une plainte commune d’éditeurs et d’acteurs du numérique visant à dégrouper Google. But du jeu : séparer le search du reste des activités de Google... Et une amende salée pour prix des méfaits passés. Le tout, quelques jours après une décision en faveur du droit à l’oubli ! Sans même évoquer le demi-milliard d’euros de redressement fiscal dont on chuchote qu'il serait réclamé par Bercy.

Ce colloque franco-allemand, voire européen si on compte large, présentait — lisait-on — 400 pure players et éditeurs géants aujourd'hui fragilisés par le Grand Méchant Moteur de Recherche, lesquels acteurs tentent de présenter un front uni et, comme dirait Nicolas Colin et Henri Verdier, de "faire alliance avec la multitude" en s’appuyant sur les médias et le public pour peser à J-10 des élections européennes. Comment ? Hum, c’est moins clair.

En gros, cette conférence annonce le dépôt par tous ces éditeurs et le GESTE d’une nouvelle plainte pour pratiques anti-concurrentielles et réclame une amende salée prenant en compte la gravité et la durée des violations commises. Bien loin, on le voit des arrangements dilatoires proposés par Joaquìn Almunia, le vice-président de la Commission Européenne qui admet pourtant que "Google détourne du trafic" mais sans parvenir à une solution acceptable pour que cela cesse.

Un trio en tête de peloton : Axel-Springer, Benchmark, Lagardère

Les trois initiateurs de la conférence sont réunis dans une première table ronde: d’entrée de jeu, Benoît Sillard, PDG du Groupe CCM Benchmark, explique comment en novembre dernier, suite à un changement unilatéral du taux de régie par Google, il est invité à se rendre à Mountain View pour déposer ses doléances, mais réalise alors qu’il ne s’agit pas d’un problème ponctuel, mais de tout un système "sans contre-pouvoir", doublé d’un projet politique. Il annonce sans fard la couleur de cette opération de lobbying : "nous déposons cette plainte à quelques jours des élections européennes pour mettre ce sujet en haut de la pile de dossiers des élus." Pour Axel Springer, : "les résultats de recherche doivent être listés en fonction de leur seule pertinence et les recherches pertinentes doivent précéder celles qui ne sont pas pertinentes." Or, Google ne procède pas de cette façon… (Lire notre enquête sur les méthodes Google ici et notre émission du Petit Show ici).

Quand son tour vient, Denis Olivennes, pour Lagardère Active, agite le chiffon rouge des "emplois futurs du continent européen". Prenant acte de la domination des G.A.F.A. (Google, Amazon, Apple, Facebook), et de Google en particulier, "grâce à son génie", il tape le clou de la "distorsion sur le plan fiscal" en montrant comment la totalité de l’impôt versé par Google en France équivaut à peine à l’écot versé par le tout riquiqui comparateur de prix leguide.com, avec un malheureux chiffre d’affaires de 50 millions, contre 1.6 milliard pour le colosse. Comment prétendre lutter à armes égales lorsque l’empreinte fiscale est si différente ? En conclusion, Denis Olivennes insiste sur le fait que, contrairement aux apparences, lui et ses collègues ne sont pas un concert de pleureuses : "nous sommes tous concurrents. Nous nous battons férocement les uns contre les autres. Nous voulons un monde ouvert et non la protection. Nous sommes pour une compétition équitable entre les acteurs."

Autre point essentiel soulevé par Benoît Sillard : "nous parlons du moteur de recherche mais Google continue de lancer d’autres projets et innovations. Nous devons nous doter de règles systémiques pour anticiper ces évolutions." Sur la même longueur d’onde, Ole Schroeder, député au Bundestag et Secrétaire d’Etat représente le gouvernement allemand. Il s’excuse de l’absence du Ministre de l’Intérieur, avant de marteler la position du gouvernement, qui veut une remise à jour, tant des législations antitrust, que du cadre légal pour la Datenschutz, la protection de données. En effet, les progrès technologiques récents ne sont pas pris en compte par la directive de 1995, sur laquelle se fonde la loi applicable aujourd’hui. Ni le cloud computing, ni le profiling ou le pistage comportemental ou les analyses contextuelles (Internet des objets) n’existaient alors. L’objectif : protéger le citoyen des abus de l’état comme d’acteurs privés, trouver un équilibre entre « les intérêts de ces entreprises et les obligations des propriétaires de données, c’est à dire les individus ».

En guest-star américaine, l’avocat à l’intiative du procès fleuve contre Microsoft dans les années 90-2000, Gary L. Reback, démontre, captures d’écran  à l’appui, que Google s’auto-favorise indûment de 1001 façons. Il ressort une vieille déclaration de Marissa Mayer, alors VP de Google, dans laquelle elle expliquait en substance, que "Google modifie sans cesse la présentation de ses résultats et s'efforce d’attirer l’attention sur des éléments transitoires pour qu’aucune plainte n’attache." Par la négociation aimable et un double jeu permanent, Google s’efforce avec succès d’éviter le sort de Microsoft, à qui la Commission Européenne a porté un coup d’arrêt qui semble presque fatal aujourd'hui. Vu l’extrême proximité entre Eric Schmidt et le président Obama, le lobbying effréné de la firme de Moutain View, l’abandon de la plainte de la F.T.C., Gary Reback ne semble plus voir d’espoir que du côté européen. Et encore... Plutôt que ses screenshots, certes précis et juridiquement fondés, on aurait aimé voir une démo live, en temps réel des perversions dont est accusé Google, avec un story-telling plus affirmé, mêlant par exemple star du show biz et référencement. Ce sera pour une autre fois ? Pour vraiment convaincre, il aurait aussi fallu que les Googlers présents dans la salle dont les oreilles n’ont cessé de siffler durant le colloque soient tout aussi convaincus que les autres, voire ébranlés — ce qui n’a pas été le cas.

On passe ensuite à une table ronde avec Pascal Perri, économiste quantifiant entre 5 000 à  12 000  les destructions d'emploi dans le domaine du numérique dues à Google en Europe, l'estimant en sus,  dans le monde réel, à 20% des commerces de détail en Angleterre. Puis, est revenue l’histoire familière aux oreilles françaises de Jean-François Rial, le PDG de Voyageur du Monde, qui refusait d’acheter sa propre marque dans Google et ne supportait pas qu’un concurrent puisse la lui "chaparder". Il avait d’abord gagné 400 000€ avant de perdre en appel.

La stratégie d’ensemble de Google décryptée par un surdoué

Voilà ou nous en étions jusqu’à l’arrivée du Dr. Laurent Alexandre, l’ultra-brillant fondateur de Doctissimo revendu depuis à Lagardère, actuel PDG de DNAVision, une boite belge de décryptage du génome humain. En bon neurologue, sachant faire appel tant à un hémisphère qu’à l’autre, tant à l’intellect qu’à l’émotion, ce tribun était venu soulever les foules. Il commence par une image choc illustrant le déséquilibre des forces en présence. Une image d’horreur du type à provoquer un réflexe de type reptilien "flight or fight". En illustrant, par exemple, le droit à l’oubli, par une ancienne photo de la chancelière allemande Angela Merkel, en plein bronzage naturiste avec des amis. Précisant laquelle des femmes nues était la Kanzler, la chancelière. Il fallait voir cette docte assemblée taper "Angela Merkel Nue" sur leurs smartphones et faire le geste de la loupe pour agrandir l’image.

Les accents paranoïaques de Laurent Alexandre révèlent l’étendue de la prise de pouvoir de Google sur nos vies : des voitures sans pilotes, des robots guerriers, des implants cérébraux, le mélange vivant-silicium, l’augmentation de la durée de vie par l’analyse et la réparation de l’ADN, et l’effacement final de la mort, voire l’upload d’une conscience sur une machine, l’intelligence artificielle... Bref le master plan, la stratégie d’ensemble, le transhumanisme selon Ray Kurzweil. A lui seul, ce chirurgien sans blouse ni gants valait le détour.

Le seul reproche qu’on peut lui faire, c’est qu’il ne montre guère le "bout du tunnel". On ne voit pas bien comment s’en sortir. Les  problèmes de ces éditeurs et acteurs du numérique paraissent des broutilles comparés au tsunami qui vient. Cerise sur le gâteau, après son intervention, le ministre Arnaud Montebourg, déclarait martialement dans son discours de clôture que "La France ne se contentera pas d’un accord avec Google a minima". Il compare Google à la very british « Compagnie des Indes » et les éditeurs et acteurs du numérique à... Gandhi face à la dépossession du coton par le "réseaugiciel", qui capture la matière première des données et nous la fait régurgiter sous forme de produit fini importé ! A croire que "La souveraineté numérique" de Pierre Bellanger est devenu le livre de chevet du ministre.

Plus tard, et dans un langage plus fleuri, le même Arnaud Montebourg qu’on raccompagnait à sa calèche se félicitait de pouvoir ce coup-ci compter avec les Allemands pour ne pas être seul  à taper du poing sur la table contre la Commission Européenne et le commissaire Joaquìn Almunia, qui "passe son temps à chipoter sur des broutilles de subvention à des entreprises nationales en difficulté, tout en faisant le gaillard compréhensif sur les milliards siphonnés par Google". En voyant s’éloigner sa limousine noire, sous le regard des flics à vélo venus l’escorter, on se posait plein de questions... Et on cherchait les moulins à vent de ce Don Quichotte.

Quelques jours plus tard, on est toujours perplexe. A ce niveau d’importance, ce genre de problème se résout rarement en public, plus souvent en coulisses. Prendre ainsi l’opinion publique à témoin aurait demandé une union peut-être plus large : avec la présence d’acteurs comme Dailymotion côté camembert et Soundcloud côté allemand... Voire les chaînes de télé, qui avaient envoyé des représentants mais n’ont pas pipé mot. Et quelques têtes connues, quelques auteurs à succès par exemple, pour évoquer aussi les problèmes actuels d’Hachette avec Amazon. Face à l’arrivée de Netflix et du streaming payant luxembourgeois, en pleine collision du calendrier avec le festival de Cannes, on aurait rêvé d’un colloque bénéficiant d’une couverture pipolesque aussi large que le gala de l’AMFAR à Eden Rock sur le Cap d’Antibes, avec des soundbites percutant tournant en boucle sur les chaînes d’info.

Et puis, on se souvient de « Jeu d’influences », l’excellente série documentaire co-réalisée par Luc Hermann, sur les spin-doctors, qui montre par exemple comment pour rester ouverts le dimanche, les magasins de bricolage ont fait appel à des lobbyistes qui ont à leur tour fait monter au créneau leurs employés, obtenant au final plus de dimanches ouvrés qu’auparavant. On gardera à l’esprit aussi Pascal Perri, l’économiste, pour qui avec son apparence de gratuité indolore le "Diable se présente sous les atours les plus séduisants". Comme en écho à la devise enfantine du bon vieux Google d'antan, celui qui professait sa volonté de "ne pas faire le mal" et qui a bien grandi depuis.

Dany del Harocha, producteur de "Café psy for french start up".

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