Fabrice Dumans, Timyo : « Tous ceux qui prédisent la mort de l’e-mail se trompent »

photo Fabrice

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Qui ?
Fabrice Dumans, fondateur de la start-up Timyo, qui propose une nouvelle solution de gestion des e-mails.

Quoi ?
Une interview, pour comprendre cette start-up franco-américaine qui lutte contre la tyrannie de l'e-mail.

Comment ?

- Comment vous est venue l'idée de Timyo ?

J'avais en tête le sujet de l'e-mail depuis pas mal de temps : en regardant sa boîte mail, on se dit souvent qu'on n'en arrivera jamais à bout. On souffre tous de l'e-mail, mais en même temps, on en envoie plein. On a le sentiment que l'on doit répondre super vite à tout, ce qui a une incidence profonde sur la qualité de la communication : finalement, on préfère répondre vite que de manière précise.

- Vous n'êtes pas les seuls à vouloir vous attaquer au sujet...

Tous ceux qui prédisent la mort de l'email se trompent. Slack, par exemple, se présentait au départ comme un "e-mail killer" : aujourd'hui, il n'y a plus aucune référence à cette promesse sur leur site. Promettre de tuer l'e-mail, c'est facile. Le mal est tellement profond que c'est une promesse qui touche tout le monde, mais la tenir est impossible. Nous aurons toujours besoin d'un outil de communication asynchrone. Il faut résoudre le problème de l'e-mail dans l'e-mail, c'est à dire dans le protocole. Mais la technologie est devenue trop grosse pour que le protocole évolue, il y a trop d'acteurs impliqués.

- En France, le concept de "droit à la déconnexion" doit bien vous aider...

Nous allons accélérer ici, car ce sujet a le mérite de pointer du doigt le problème que nous voulons résoudre. L'e-mail est la convergence de toute la communication en entreprise. Il entraîne une course à la vitesse, qui créé des effets néfastes à plein de niveau : le stress, la distraction, l'interruption. Comme les métiers sont de plus en plus collaboratifs, il est devenu difficile de ne regarder ses e-mails que deux fois par jour.

- Comment comptez-vous faire pour améliorer la situation ?

Certains groupes ont mis en place des chartes de l'e-mail, compliquées à faire respecter. D'autres coupent les serveurs à 18h, ce qui est un non-sens. Plutôt que d'aller dans des extrêmes, il faut responsabiliser les gens, leur faire prendre conscience qu'envoyer un e-mail, c'est prendre du temps à quelqu'un. Notre idée est donc de responsabiliser l'émetteur, en lui demandant de déterminer au moment de l'envoi si son e-mail attend une réponse ou une action, et si oui, pour quand. Nous commençons par une première étape : mieux rééquilibrer le rapport entre émetteur et récepteur. On ne va pas remplacer l'email, on lui ajoute une fonctionnalité.

- Plus facile à dire qu'à faire, non ?

Notre barrière majeure est de changer les habitudes : cela fait 20 ans que les gens utilisent l'e-mail. Nous avons beaucoup travaillé autour de l'UI et de l'UX pour apporter une dimension nouvelle, tout en permettant à quelqu'un qui souhaite utiliser l'e-mail de façon classique de continuer à le faire normalement. Mais faire simple est compliqué : on adapte en permanence nos applications et nos plug-in. Aujourd'hui, nous traitons 20 millions de mails par mois, avec 70 000 téléchargements, sans avoir mené de campagne d'acquisition.

- Votre modèle économique est gratuit, pour l'instant : comment allez-vous le monétiser ?

Nous passerons dans la phase payante quand il sera temps, mais nous ne voulons pas aller trop vite dans la monétisation. C'est une approche très américaine, pas  européenne. D'ailleurs, expliquer ça en France, c'est compliqué. Une chose est sûre : notre modèle ne reposera pas sur la lecture des e-mails et l'exploitation de la donnée, car les questions de "privacy" vont devenir de plus en plus importantes.

- Vous êtes notamment soutenu par Red River West, la plateforme de capital-risque du groupe Artemis de François Pinault, pour développer des start-up aux Etats-Unis. Quelle est l'approche de ce fonds ?

Nous avons effectivement levé 5 millions d'euros auprès d'Artemis. L'idée du projet Red River West est de répliquer les facteurs de réussite des start-up américaines. Pourquoi les entrepreneurs y réussissent ? Il y a trois explications :
- le fait de penser mondial dès le début. 20% de nos utilisateurs sont Indiens, par exemple.
- l'argent. Aux Etats-Unis, les entreprises ont la capacité d'avoir trois à quatre fois plus d'investissement en "early stage" qu'en France. L'argent ne fait pas tout, mais il permet de faire des erreurs. Un pivot, ça se paye, mais en France, on ne peut en faire qu'un au maximum.
- la traction. Avant la monétisation, le plus important est d'arriver à trouver une adhésion du public.

- La suite, c'est l'intelligence artificielle ?

Pour l'instant, ce que l'on fait de mieux, c'est avec l'humain. Je ne vois pas comment l'IA pourrait deviner si un message attend une réponse, et pour quand : ce n'est souvent pas indiqué dans l'e-mail. Le jour où les gens commenceront à mentionner ces informations, ce sera plus facile. La première étape est d'éduquer, et évidemment qu'ensuite on ira vers l'intelligence artificielle. L'IA doit avoir un but : celui d'aider nos utilisateurs à organiser leur temps.

Propos recueillis par Benoit Zante

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