CES 2016 : comment Netflix a volé la vedette à Samsung

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Quoi ?
Les temps forts des keynotes du CES 2016, vus par notre envoyé spécial Georges-Edouard Dias, avec le PDG de Netflix, Reed Hastings, en vedette (et en photo).

Comment ?

Après le discours  de bienvenue de Gary Shapiro, le président du CTA (l'entité organisatrice du CES), dans la très grande salle du Palazzo, on s’attendait tous à voir sur scène comme d’habitude un des grands de la technologie : Intel, Cisco, Qualcomm, IBM ou Samsung. Et bien non : première historique, Gary Shapiro avait décidé de laisser la scène à Netflix... Reed Hastings, le CEO de Netflix, a réservé à l’audience un événement de portée mondiale : le lancement en direct de sa plateforme dans 130 nouveaux pays, rendant Netflix accessible à tous les citoyens du monde, à l’exception de quatre pays... dont la Chine. Hastings exploite pour cela AWS (Amazon Web Service) : Netflix est tout simplement présent dans tous les pays où AWS est accessible. Le cloud mondial d'Amazon permet de  lancer aujourd'hui une plateforme "métier" globale.

Depuis ce CES 2016, Netflix devient la première plateforme mondiale de contenu, rangeant instantanément au rôle d’antiquités "locales" les chaînes TV du monde entier, condamnées  à la diffusion en direct des événements... et à  trembler pour leur financement. "Il s’agit de mettre fin à la dictature et à l’ennui de la TV linéaire" explique Reed Hastings. Netflix finance la production sans la pub, et ses séries sont les moins piratées  : devant l’audience médusée, son CEO fait monter sur scène les stars de ses séries propriétaires, à commencer par "House of Cards", "Narcos" ou "BoJack Horseman" et dévoile les premières images de sa nouvelle série The Crown, lancée en juin : en tout, 600 heures de programmes financées en 2016, pour la première fois en 4K (Ultra Haute Définition) et en 21 langues, dont le mandarin.

La plupart des 10 000 "geeks" assemblés pour le keynote n’ont pas forcément saisi le message : il va falloir repenser au plus vite le modèle de la publicité à la télévision et passer  "on demand". Avec 70 Millions d'abonnés dans le monde, et un milliard potentiellement sous un an, 12 milliards d'heures de programmes streamés au dernier trimestre 2015, difficile dès aujourd'hui d’ignorer Netflix, d'autant que ses abonnés seront connus très précisément : la première question que Netflix pose quand on arrive sur la plateforme est toujours : "Who is watching Netflix ?". A l’annonce de l'ouverture de Netflix dans 130 pays, Wall Street salue immédiatement la performance en faisant progresser l’action de 6%.

Le lendemain, dans la même salle du Pallazo, Hong Won-Pyo, le président de Samsung SDS (Samsung Data Systems) avait la lourde tâche de relever le défi du keynote. La salle, plus clairsemée, n’attendait rien ou pas grand chose : une fonction "add on" qui permet d’ajouter à la charge de linge une chaussette oubliée  alors que le programme a déjà commencé – l’année dernière, c’était pour un four à deux portes. Mais l'audience s'est réveillé quand Hong Won-Pyo a lancé sa plateforme ouverte "d'IoTivity" : un Samsung "hub" qui connecte tous les objets de la maison – qu’ils soient ou non Samsung. Il s'agit "d’enfin synchroniser la technologie avec la vie des consommateurs".

Deux "hubs" possibles dans les centres de vie de la famille : la télévision bien sûr, dans le salon, mais surtout dans la cuisine, avec un tout nouveau réfrigérateur renommé pour l’occasion "family hub". Ce réfrigérateur sait gérer les stocks, suggérer des recettes de cuisine et dire ce qu’il manque pour les réaliser, mais il se laisse aussi interroger aussi à distance (via n'importe quel Smartphone) lorsque vous êtes au supermarché (en fait, vous pouvez voir en direct son contenu grâce à ses caméras internes). Il commande, il règle ses achats (avec Samsung Pay et votre carte de crédit), il relaie votre image TV (quand vous avez besoin d’une boisson pendant votre match de foot), lit vos e-mails, vous dit le temps que cela va vous prendre pour arriver à votre prochain RDV, préchauffe votre voiture, et localise les enfants...

Pour Pete Blackshaw, le CDO de Nestlé, "le CES 2016 est plus une évolution qu’une révolution". Mais une sacrée évolution alors! Bientôt, il va devoir songer à connecter ses cafetières Nespresso ou Dolce Gusto au Samsung Hub pour pouvoir continuer à les vendre.  Samsung s’impose comme la plateforme domotique universelle:  ouverte, interopérable, sécurisée, et collaborative. Et pour la collaboration Hong Won-Pyo ne lésine pas : il fait défiler sur scène toutes les entreprises qui d’ores et déjà participent au projet, à commencer par... Goldman Sachs, qui vient apporter la "sécurité bancaire" à la plateforme, et Ascott, le plus grand gestionnaire immobilier mondial qui s’engage à favoriser la construction de maisons connectés Samsung by design et à développer pour elles de nouveaux services.

Les CEO défilent sur scène et apportent leur pierre à l’édifice : Corning rend le verre communicant, Microsoft apporte Windows 10 à la tablette Galaxy, Mastercard sa carte de crédit et BMW fait de sa voiture électrique i3 le prolongement sans couture de la maison (on finit par oublier que les usines automobiles de Samsung en Corée appartiennent à... Renault). Difficile de comprendre les commentaires de déception de certains de nos "geeks" : "c’est du vent", "Rien de nouveau" et le quasi silence radio des journalistes : Samsung vient juste de devenir la plateforme générique de la domotique et s’apprête à fédérer tout ce qui tourne autour, à commencer par le monde de la nutrition, un enjeu considérable dans un marché potentiel de 50 milliards d’objets, dont facilement 25% seront liés à la maison. En embuscade, Microsoft, qui a dépêché sur scène auprès d'Hong Won-Pyo son vice-président exécutif en charge des systèmes d'exploitation – Windows et ses dérivés - Terry Myerson, qualifié récemment par The Verge d'homme le plus important chez Microsoft. Il compte bien proposer à Samsung d’adopter son cloud Azure, et damer le pion à Amazon...

L'Ouest et l'Est sont en train de reformater l’économie mondiale par la technologie. Il est temps que le "centre du monde" le comprenne. Les Allemands s’apprêtent eux-mêmes à faire main basse sur  l’automobile digitalisée en imposant au monde leur plateforme de mobilité. Voilà trois ans que les constructeurs automobiles allemands occupent le devant de la scène sur la "voiture du futur" : connectée, intelligente, plus sure et surtout autonome. Cette année,  le CEO de Volkswagen, le Dr Herbert Diess, a fait vibrer la salle du Cosmopolitan Theater en présentant sa Golf électrique connectée. La mobilité autonome de demain est incarnée par Budd-e, inspirée directement du mythique Microbus VW de 1950 qui a fait le lit de la culture Hippie. "c'est aussi une boite postale mobile qui permet au postier de déposer lettres et paquets dans un tiroir prévu à cette effet derrière la plaque d’immatriculation arrière".

Dès 2014, les Allemands avaient préempté la mobilité à l’heure du digital en faisant du CES le plus "grand salon de l’automobile du monde", selon les termes de Rupert Stadler, le patron d’Audi, premier à fouler les planches du Cosmopolitan. En 2015, Dieter Zetche, le chairman de Daimler proclamait, muni de son extraordinaire prototype F015, "la voiture comme l'extension du domicile". Et comment oublier BMW, présent sur le stand de Samsung encore cette année qui réalise le rêve de ...Dieter Zetche, en donnant à sa i3 le pouvoir de contrôler ce qui se passe dans la maison, et vice-versa. Grâce à l’industrie automobile allemande, il reste donc un espoir de voir l’Europe récupérer des pans des nouveaux marchés issus de la "disruption" digitale. Au CES, les Allemands font bien leur business-avant d’y faire leur show.

Georges-Edouard Dias 

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